Morale du somnambule

 

 

Faites l'amour, non la guerre(Mai 68)

Tête confuse qui pense
dans un monde somnambule
et construit une morale
où le plus se puisse vivre

 

 

I. − J'ai suivi le chemin de Jean
le subtil amant de Thérèse d'Avila
et me suis dit que l'amour (en effet)
peut se spiritualiser
se transmuer en paroles sacrées
ainsi on joue sur les deux tableaux, chair et esprit
Mythifier mon amour
ô l'étrange fortune
ce corps blanc sous la lune
ce bain de jeunesse
cette attraction universelle

 

 

II. − Égoïstement je considère
mon corps
je me considère
et ne vois qu'un problème
tenir
reculer la vieillesse
prolonger cette danse
cette merveille célibataire
jusqu'au bout
Puis finir d'un coup

 

 

III. − En vérité
aimer pour moi est secondaire
j'entends être aimé
ô l'étrange fortune
quand cette circonstance se produit
et qu'une tendresse inexplicable
vient soulever
les glaçons de mon sang

 

 

IV. − Mais non, je n'avais qu'un but : fuir
retrouver mon lit de célibataire
ma vie grabataire
ma mort dans la vie que je proclame
avec un athéisme intéressé
dominé
par l'espoir à jamais de silence et d'oubli

 

 

V. − Très difficile entreprise
de construire un poème qui soit
la loi
un poème portes ouvertes
qui ne soit pas
vulgaire
un poème de vérité
qui ne soit
terre à terre
Ah difficile terre
mais bonne à qui l'accepte
d'amour, les yeux fermés

 

 

VI. − Le corps s'avance tout seul
il va vers le corps ami
la bouche va vers la bouche
le sexe vers le sexe
L'aventure somnambule
n'entend, ne voit qu'elle-même
et ce grand remous profond
de la vie dans le vide nouée
Il suffit de laisser vivre

 

 

VII. − Le corps de l'anguille
à qui je suis la vase
qu'elle fouette
en s'y enfonçant
les reins de l'anguille
ondulent tandis qu'elle
s'enroule à mon ventre
et que sa bouche d'anguille
vient prendre ma langue
d'une acuité qui remonte jusqu'à
l'implication première
Oui, laissons passer le rêve

 

 

VIII. − C'est la fête du blé, du pain, Verlaine
et puis cest la fête des oreilles
mordillées au niveau du lobe
la fête des doigts serrés aux minces phalanges
des orteils crénelés de la forteresse
la fête des poils enfin reconnus dans leur dignité
certains sont blancs, ô dignité chenue
la fête des muscles presque devenus visibles
la fête des fesses, chacune est unique
du ventre pareil à quelque campagne
celle de chacun de mes rêves
qui me piétine de filles vertes à l'ombre
du sexe pareil au palmier

 

 

IX. − Je l'ai dit, il faut apprendre à écrire
avec la peau
avec les poils de la poitrine
avec le ventre
C'est cela la grande littérature
qui se fait d'enthousiasme
et d'une volonté désespérée
de s'exprimer à jamais

 

 

X. − Sangsue de nuit
blanche, qui me
désires tant
et me cherches jusqu'au
fond de l'être
et me retournes
me vides, me
charges d'une
nouvelle réponse
je suis toujours
renouvelé
par ta soif, par ta
faim dévorante

 

 

XI. − Le meilleur endroit c'est dans les roseaux
après avoir traversé un petit bois
suivi un sentier d'herbe foulée
et souffert affreusement des racines dures
et des fourmis rouges
Alors on accède à la clairière
où l'on ne peut être que nus
la salive se mêle au sperme
tandis que des promeneurs s'écrient sous les arbres
oh, que c'est bizarre, Alain, Odile
comme c'est drôle

 

 

XII. − Commémorer ce coin dans les roseaux
qui laisse la peau zébrée, des pailles au cul
mais où l'âge se remonte comme une horloge
mais où les arbres sont des jambes étirées
mais où les vaches broutent le pubis
des amoureux endormis

 

 

XIII. − Quand je me réveillai, dit cette dame étonnante
les cloches du village sonnaient minuit
et je me trouvais
devant la porte du cimetière
grande ouverte, il faisait très froid
il n'y avait personne
que moi-même
qui tremblais

 

 

XIV. − Le paysan qui sait
qu'il faut durer
labourer jusqu'au matin
la terre d'amour
paysan-charrue
qui prend son temps

 

 

XV. − Les boxeurs se travaillent le corps
ça assène, ça n'ajuste pas
dit le grand Carpentier, mais moi
j'aime cette frénésie moderne
des poings sortis d'une microphysique
qui est la forme actuelle de Dieu
Ce qui m'émeut surtout c'est la fin
du round, quand la main s'appuie
tendrement sur le cou de l'autre
reconnu frère d'un oeil enfoncé
sous l'arcade louche par la cassure
du nez perpendiculaire à pic

 

 

XVI. − Il faut absolument que je tienne compte de l'être
il faut absolument que je feigne d'avoir une âme
amincir les narines des gentianes
éclaircir cette fumante histoire de fesses
droguer ma tragédie, ma tragédie de beauté
faire son affaire à mon chapitre sanglant

 

 

XVII. − Après des siècles d'apocalypse
toujours incomplète, ce qui est heureux
ou malheureux, mes chers frères
nous marchons d'un pas égal vers ce qui
pour moi a cessé d'être un problème
C'est pourquoi il me prend l'envie
de grillades sauvages en hiver
après une longue séance d'amour
qui a fait les membres reposés

 

 

XVIII. − Cette main qui n'hésite pas
elle va droit au point exact
où se tient le cheval sauvage
Je la regarde, peu fine
toute travaillée de lignes
les ongles ras, vaisselière
mais active jusqu'à faire
jaillir le feu décisif
même des têtes coupées
qui voient un instant tomber la mort

 

 

XIX. − La bouche qui vient chercher
fouiller la vie repliée
déploie l'algue du sommeil
enracine le sang
bouche que je m'habitue
à trouver en moi posée
comme plante sous la mer
comme épine dans la chair
sous le temps qui me ramène

 

 

XX. − Fourche d'arbre à moi donnée
et qui me fait prisonnier
d'une nuit pleine de sang
arbre que je peux porter
arbre qui me peut porter
Légers, nous sommes légers
mais plus que jamais présents
en la rencontre du sang

 

 

XXI. − On se rencontre sur le plan
de la sensibilité profonde
Citation textuelle
Tu es crabe, je suis scorpion
c'est là la raison
Mon recul se marie
à ton exploration
Que la bouche soit bouche
le sexe sexe
c'est le programme commun
de deux qui savent aimer

 

 

XXII. − Le crabe qui cherche, qui amasse
qui entre, qui recule dedans
le crabe qui se fait une société
à la forme de son chemin latéral
le crabe qui donne son sens
même à l'anémone, au varech
au tournesol
il flotte de profil
jusqu'à mon coeur ami

 

 

XXIII. − Je ne conçois de poésie que celle
qui me fait avancer dans l'idée
sans jamais qu'elle soit l'idée
Je travaille dans l'amorale
dans l'amour-râle
De là l'importance, mon petit crabe
de notre rencontre historique
Par toi mon sang débloqué
échappe au suicide
et me tourne la tête
vers le cul vertigineux
de l'étonnante planète

 

 

XXIV. − Je démantèle l'orgueil
je le conspue
je veux établir une vie sans orgueil
L'ancien régime à base d'orgueil
on n'en veut plus
On refuse de vivre
en propriétaires
Nous ne possèderons plus
mais nous ne serons plus, soyez-en sûrs
possédés

 

 

XXV. − Frère dans l'amour
belle conception
frère dans le partage
d'une tendresse dont j'ignore si
elle est généreuse
mais qui en fait vivre plusieurs dont je suis
Belle conception
nécessaire à ce livre de morale
écrit dans les moments
où je suis seul

 

 

XXVI. − Oui, l'inquiétude
la petite jalousie
le manque
me donnent une
activité étonnante
qu'allument
les phares des autos
la folle mêlée urbaine
sa maison proche
Ce gars sur sa moto
est-ce son fils
ce travailleur qui rentre
son mari
Les lumières, ô Chaplin
disent l'acrobatie du coeur

 

 

XXVII. − Soudain le défi perd son sens
la fleur redevient fleur
le théâtre se reconnait
c'est le même ciel traversé
que nous avons chéri et caressé
cette naïveté qui est la vie même
on croit condamner cette violence
reconnue dans une fausse image
la peste qu'on n'a pas voulue
on est quelque part sur la mer
Ensuite on rétablit l'absurde

 

 

XXVIII. − Mortelle beauté de l'absurde
sourcils écartés, flottement d'yeux bleus
grain de beauté de l'absurde
Dans le rétro-viseur je la vois
sur sa bicyclette vieille
elle vient
et nous voici
à des milliers de kilomètres
de cette ville
de cette foule
y compris cet arabe qui nous frôle
dans la lumière où nous faisons l'amour

 

 

XXIX. − On peut faire l'amour
aux yeux de tous
dans la voiture
au cinéma
dans le fossé
il suffit
d'être résolu comme pour un
hold-up

 

 

XXX. − Fer rouge
mais ne rien marquer
langue rouge
mais ne rien retenir
sang rouge
mais ne rien engluer
que le rouge soit
que la liberté
soit