Taureau ivre sur une charrette, pattes en l'air,
et la foule ameutée. Poussière et limonade, c'est
la fin d'une journée consacrée à tourmenter
la bête. A faire courir la bête. A faire boire la
bête. A présent on danse, la main pleine de poils.
La statue de la bête a disparu, enlevée par les soldats.
Tu t'es couchée à sa place, femme de pierre. Couchée
à cette place pour toute la mort. Mais non, tu te lèves
et danse dans un théâtre de colonnes. Tu m'entraînes
dans des ruelles osseuses, tu t'appuies à la porte de notre
maison africaine. Plate maison aveuglante, et nous, seuls dans
le poudroiement. Seuls dans le souffle, le fleuve, la pierre.
Déjà sur la place vieille il ne
reste que des alluvions, lichens de mort, comme des taches, petites
feuilles enroulées, tapisseries démodées,
banderilles, rubans noirs, peignes, minuscules carnets, gants
défraîchis. Et les poils de la bête, les poils
de la bête. Il en reste aux angles de la banquette, aux
ongles de la gare, aux doigts de l'amour, aux yeux mal lavés
de souvenirs. Je suis couché sur ma charrette, et l'on
me ramène, on va me débiter, alcool et sang. Me
distribuer comme hostie. Sacrée toison. Mais il survit.
Il est conscient. Il faut le pacifier, le faire boire. Je te dis
que tu es lasse de la fête.