Asile de nuit

 

 

J'ai grandi dans l'odeur de la nicotine, odeur forte et gênante, qui imprégnait le bois des lits massifs. C'est qu'il fallait les combattre, elles, les invisibles, écailles plates du sommeil, les buveuses de sang qui nous attendaient à chaque nouveau logement. Je revois ma mère échelant aux murailles, une bougie à la main, pour les surprendre. Tapisseries à fleurs sournoisement ponctuées. Plus tard, moi fuyant dans les rues, dormant n'importe où. Parfois elles passaient d'un étage à l'autre, par grappes, se laissant tomber du plafond et s'effritant en silence. Parachutistes en campagne. Au village de mon enfance, on plongeait les sommiers dans le lavoir. - Qu'est-ce qui flotte ? demandais-je. - C'est de la graine de bois de lit. Le soir, le Père se mettait nu, changeant de chemise. Je me dressais en vitesse, regardais par-dessus le rebord. Puis je me recouchais et, l'âme en paix, je me livrais aux bataillons de la nuit.