Coupe-doigts

 

 

On pourrait croire que c'est à force de me ronger les ongles que j'en suis arrivé là. Je n'ai jamais pu échapper aux machines qui cherchent à me mutiler, fût-ce même les perce-oreilles qui profitaient de mon sommeil pourtant léger. Mais l'énormité de ces libellules, le mouvement forcené de leurs ailes métalliques, leur vitesse d'accélération, la férocité qu'elles exprimaient dans la recherche de proies qui finalement se situaient à l'intérieur de nous, tout cela dans l'éclairage violent du plein été retentissait comme une cloche de mort. J'ai depuis éprouvé plus intimement ce sentiment de la fin immédiate, le battement de tout l'espace qui se tord et s'entr'ouvre, j'ai cru que le moment était venu de « me passer cette terrible paresse ». Mais la cruauté était moindre lorsque leurs yeux vissés se posaient sur moi, qui frémissant d'admiration panique ne pouvais m'empêcher d'attirer leur attention, heureusement distraite par la descente foudroyante vers l'eau bleu-vert de leurs ciseaux liés à la carlingue jaune et noire.