Ils entrent à toute heure, ils s'assoient,
ils parlent et veulent qu'on les écoute, ils décident
de nos affaires, distribuent nos viscères, ils alignent
sur un étal nos idées les plus chères. Ils
sont les infaillibles, les architectes. Ils nous font entrer dans
leurs plans, nous font reculer, avancer. Ce sont nos maîtres
officieux. Je me demande pourquoi nous sommes si faibles. Pourquoi
il nous est impossible de proférer une parole distincte.
Nos cris s'étouffent dans notre gorge, nos réactions
arrivent trop tard. Nous sommes toujours refaits. Refaits, c'est
le mot. On nous rectifie, on nous corrige, on nous sculpte du
dehors. On nous insuffle du dedans nos positions, nos devoirs,
nos théories, nos tendresses, nos colères. On nous
fait vivre, parce que seuls nous ne vivrions pas.
Curieuse situation que celle des mous, ils n'existent
pas par eux-mêmes, ou plutôt leur existence demeure
intime et muette, or on sait que l'existence doit s'extérioriser.
Peuples sous-développés, dormeurs des sables, gestes
qui demandent des mois pour prendre forme, pensées qui
se moulent sur l'éternité, muscles forts mais si
lents, si lents. Mais alors, il faut avoir de l'orgueil.
Cet animal : on le place où l'on veut,
on lui croise les pattes, on lui rabat les oreilles, on baisse
ses paupières, il dort et fait confiance, est-ce un animal,
une peau seulement, une toison qu'on peut ramener sur ses jambes,
il se plie, on le plie.