Tout, il lui faut tout, tout savoir, tout avoir.
Cela se voit à la pointe qui sort d'elle et se plante dans
l'objet. Elle est un système de lignes qui se rapprochent
toujours, plongent, plongent. Bête foreuse, en somme. Ne
rien perdre, et, si quelque chose est perdu, y revenir sans cesse,
ressasser la perte, peser la perte. Bête avare. Et ce qui
vole, qui passe en ondes, le capter, le tenir, quoi que ce soit,
la plus sotte bulle, tout, c'est tout qu'il lui faut. Et avoir
des nouvelles, « être tenue au courant », suivre
de loin ce qu'elle ne peut oublier de posséder. Ce qui
fuit par une fissure est un tort subi, un déficit. Elle
visite, elle inspecte. Ecoute peut-être aux portes. Où
elle passe, elle trace des lois. Bête possessive. Et j'oubliais
: il lui faut le verbe. Il est le meilleur serviteur de la bête,
il partage sa litière. Il donne aux transes de la bête
une signification, fait des victimes de la bête de transcendantes
momies. Il l'apaise d'orgueil. Il faut dire qu'il aime la bête.
Mais il ne vaut que par sa constance : s'il s'arrête de
fluer, de proférer, la bête se détourne, s'il
est malade elle est malade, s'il se couche elle se couche, s'il
hennit la bête se lève et exulte. Si le verbe se
décourage et se croit vaincu, s'il s'invente un vainqueur,
la bête le quitte pour suivre l'autre. Telle est la bête.
Et s'il s'épouvante, s'il entreprend de
se donner la mort, elle prend sa main dans la sienne, pour l'achever.
Elle ne tolère jamais le vague. Distraits, naïfs,
qui aimez la bête, je vous le prédis, la bête
vous mangera quand vous dormirez.