Les Bororos disent qu'ils sont des araras, mais
il est évident que les araras ne sont pas, ne seront jamais
de Bororos. Les Bororos sont à la fois araras et
Bororos, mais les araras sont seulement araras, et ne sauraient
en aucun cas être pris pour des Bororos, ce qui choquerait
même et d'abord les Bororos. Qu'on se le tienne pour dit.
En effet, si les araras étaient inconditionnellement des
Bororos, il n'y aurait plus de différence entre Bororos
et araras, et l'on ne comprendrait pas qu'il y eût deux
termes : il suffirait de parler, c'est clair, d'araras ou de Bororos.
Cruauté inacceptable à l'égard de l'espèce
qui serait ainsi rejetée dans l'inexistence, et ne saurait
où se tenir et comment se présenter. D'ailleurs,
on n'a jamais trop de mots, et c'est un crime véritable
que d'en proscrire quelqu'un. De plus, quand les Bororos affirment
qu'ils sont des araras, ils sous-entendent qu'ils possèdent,
en plus de leur nature première, une nature seconde et
comme une double nationalité. Cela se voit en politique.
Il est difficile de justifier une propriété telle
que celle qui nous occupe, et pourtant cela est. Il faut admettre
que les araras sont bloqués, au lieu que les Bororos, comme
disait le père Teilhard de Chardin, ont passé le
seuil de la réflexion, et se sont à la fois repliés
sur eux-mêmes, et comme démultipliés. Bororos,
ils sentent en eux l'arara pelotonné, et lui donnent une
tendresse particulière. Mais il reste que celui-ci est
bien démuni, en sa pauvre nature emplumée, en face
du profond et religieux Bororo, du grand, du puissant Bororo,
du Guerrier vêtu de son souffle, et qui s'accroît
éternellement.