Familles

 

 

Bien sûr, l'enterrement fut opportun. Enterrement qui touche à la chance. Pourquoi ne pas le dire ? Mais pas à la famille, que diable ! Eux souffrent. Toi tu penses à tes niaiseries. Bon. Et si c'était moi, le mort, que dirais-tu ? Tu vois. Se mettre à la place de tout le monde, voilà la seule morale. T'es jamais allée à l'école ? Cette fille donc je l'ai embrassée, il y a huit jours, mais pas ce que tu pourrais penser. A l'enterrement. Parce que voilà c'est la fille du mort. Et ce garçon à cheveux blancs, c'est le gendre. Donc notre cousin. Evidemment on finit par se perdre de vue. Tous les trois, quatre, dix ans, on rencontre cette tête hirsute, ces sourcils qui avancent, ces pommettes démesurées, ces yeux chafouins, et on se dit, tous les trois, quatre, dix ans : celui-là c'est le cousin Jude, si je ne me trompe. Si je ne me trompe, voilà le détail embêtant. Dans les familles, il faut beaucoup de présence d'esprit. Visages de foudre qu'il faut démêler, nommer, instantanément, en triant le bon grain de l'ivraie, les morts des vivants. Ne pas se perdre à chaque pas dans le damier des tombes, dans le damier des inconnus qui se font signe par-dessus votre tête et traversent votre corps pour se toucher la main. Il faut les reconnaître. Ils le feront pour toi, tu comprends, c'est réciproque. Familles je vous aime, oh là là.